La gouvernance en 2026 : mieux la comprendre pour en saisir la valeur
Premier article de la série gouvernance avec Geneviève Routhier : ce qu’est la gouvernance en 2026, quatre mythes qui freinent les PME et par où commencer.

Série gouvernance, premier article, avec Geneviève Routhier, avocate et partenaire de Collectif Nord.
Quatre rencontres par année pour approuver trois décisions. Pour bien des dirigeants de PME québécoises, c’est ça, la gouvernance. Une formalité qu’on règle entre deux urgences, souvent la veille de la visite du comptable ou d’une rencontre avec la banque pour un financement.
En 2026, ça ne suffit plus. Le monde bouge trop vite pour qu’on regarde l’entreprise quatre fois par année. Une PME qui se contente d’approuver ce qui est déjà décidé se fait rattraper par ce qu’elle n’a pas vu venir : un gros client qui s’en va, une hausse de taux qui affecte la marge, un employé clé qui claque la porte. La gouvernance, ça sert à voir venir les embuches et même, à les éviter parce que l’entreprise a élaboré des plans de contingence. La gouvernance, c’est loin d’être juste de la paperasse!
Cet article répond à trois questions. C’est quoi, la gouvernance, en 2026? Qu’est-ce qui empêche les PME de s’y mettre? Et qu’est-ce que ça donne, concrètement, quand c’est en place?
Regarder la forêt au lieu de l’arbre
La gouvernance, c’est d’abord une posture : s’élever au-dessus des opérations quotidiennes, quelques heures par trimestre, pour regarder l’entreprise sous tous ses angles. Ses résultats globaux, ses risques, ses opportunités et les tendances qui vont la frapper dans douze ou vingt-quatre mois.
Trois ingrédients rendent ça possible. Une cadence : un moment fixe, protégé, qu’on ne déplace pas même si on est débordé. Un cadre : des rôles définis, des politiques et des règles claires, pour que chacun sache ce qu’il peut décider et ce qui doit remonter au comité de direction. Un forum : une table où les bonnes personnes sont assises. Le principal dirigeant, oui. Mais aussi ceux qui s’occupent de la finance, du juridique, des opérations, des ventes. Une vision à 360 degrés ne tient pas dans une seule tête.
Mieux décider, c’est aussi mieux performer. La firme-conseil en stratégie Bain & Company a étudié près de 800 entreprises et trouvé une corrélation de 95 % entre celles qui décident bien et vite et celles qui affichent les meilleurs résultats financiers. La gouvernance, c’est mieux décider pour mieux agir et croître plus facilement.
Prenons l’exemple d’une entreprise de commerce de détail qui souhaite accélérer sa croissance en ouvrant plusieurs points de service. Pour réussir cette expansion, elle doit pouvoir prendre des décisions rapidement, sans perdre de vue l’ensemble de ses activités. Un comité de direction fort lui permet d’aligner les finances, les ressources humaines, les affaires juridiques, les opérations et les ventes autour de priorités communes. Les équipes disposent alors de règles claires et d’une marge de manœuvre suffisante pour agir. Des politiques salariales et RH uniformes réduisent les risques juridiques liés aux normes du travail et à la santé et sécurité. Des critères précis pour les baux commerciaux facilitent la recherche et la négociation des locaux pour les équipes de développement. Enfin, des seuils de rendement établis à l’avance permettent de déterminer rapidement si un projet d’ouverture est viable. Grâce à la vue unifiée et complète qu’il apporte, le comité de direction peut établir des orientations communes et des balises claires qui guident les opérations tout en laissant aux équipes la marge de manœuvre nécessaire pour soutenir la croissance de l’entreprise. C’est ici qu’une gouvernance efficace fait une réelle différence dans la croissance d’une entreprise.
Quatre mythes qui freinent les PME
Quand on parle de gouvernance à un dirigeant de PME, on entend presque toujours l’une de ces quatre phrases.
« Ça prend énormément de temps. » Faux. Deux heures par trimestre, bien préparées, font une différence énorme à la fin de l’année. Et le temps de préparation a fondu : avec les outils d’IA d’aujourd’hui, un procès-verbal, une résolution ou une politique se rédigent en quelques minutes. Les rapports de suivi financier et les indicateurs de performance aussi. Les équipes n’ont plus à passer des jours à monter des cartables.
« Mon entreprise est trop petite. » Faux. Une gouvernance mise en place dès le début des activités évite d’avoir à tout redresser quelques mois avant une transaction. Un acheteur ou un prêteur qui découvre des registres incomplets, des décisions jamais consignées et des rôles flous ne se dit pas « c’est normal, ils sont petits ». Il se met à douter de la sécurité de son investissement, et il ajuste son prix ou ses conditions.
« Ça ne sert à rien, ce sont les actionnaires qui décident. » Faux. À moins qu’une convention unanime des actionnaires ait retiré ce pouvoir au conseil, une société est gérée par ses administrateurs et par les dirigeants à qui le conseil a délégué certains pouvoirs. Dans une PME, c’est souvent la même personne qui porte les trois chapeaux d’actionnaire, d’administrateur et de président. Pour éviter de confondre tous ces rôles (et leurs différents intérêts parfois opposés), la mise en place d’un comité de direction permet de prendre des décisions objectives et basées sur une analyse stratégique.
« Les livres de la société ont rarement besoin de mise à jour. » Faux. Les résolutions et les procès-verbaux sont la voix du conseil d’administration. C’est là que les décisions existent officiellement. Le jour où la banque demande la résolution qui autorise l’emprunt, ou l’acheteur celle qui approuve la vente, il faut qu’elle existe. Tenir les livres à jour coûte quelques heures par année. Les reconstituer à la course, avant une transaction, coûte beaucoup plus.
Ça aussi, c’est de la gouvernance
Le mot fait peur parce qu’on l’associe aux grandes sociétés et à leurs conseils d’administration. Pourtant, une PME de 40 employés fait de la gouvernance beaucoup plus souvent qu’elle ne le croit. Elle ne nomme simplement pas ses gestes ainsi. Ces gestes, c’est de la gouvernance :
- Adopter un plan stratégique fondé sur la vision et les valeurs de l’entreprise, plutôt que de naviguer d’une occasion à l’autre.
- Mettre en place une politique de délégation d’autorité, pour que chacun décide efficacement et au bon niveau, sans que tout remonte au président.
- Adopter une politique de prévention du harcèlement au travail, et la faire vivre.
- Nommer des décideurs et suivre les risques de façon constante dans un projet majeur : un déménagement, un nouveau système, une acquisition.
- Créer un comité interne qui rend compte à la direction de l’implantation de l’IA dans l’entreprise.
Évidemment, l’angle change selon le secteur. En construction, la gouvernance passe souvent d’abord par la santé et la sécurité au travail : des procédures de travail sécuritaires, adoptées, communiquées et vérifiées. Dans une clinique, elle passe par la conformité réglementaire et par une planification stratégique qui tient compte de la pénurie de professionnels. Dans une entreprise manufacturière, par la gouvernance de projet quand on investit dans l’équipement.
Dans tous les cas, le geste est le même : analyser, décider, consigner, suivre.
Ce que ça donne, concrètement
Une bonne gouvernance, c’est s’assurer que le capitaine du bateau et son équipage ont tous les instruments de navigation nécessaires pour planifier le voyage et se rendre à destination. Le capitaine tranche toujours. Mais il tranche avec une carte, une météo et un équipage qui voit et analyse ce qu’il ne voit pas.
Les résultats sont visibles dans l’année qui suit le premier cycle. Les risques seront maintenant détectés un trimestre d’avance plutôt qu’un à la fois. Les décisions se prennent plus vite, parce que chacun sait ce qu’il peut trancher. Les employés comprennent où va l’entreprise, ce qui en fait un levier RH avant d’être un exercice juridique. Et le jour d’un financement ou d’une vente, la documentation existe déjà, ce qui rassure les prêteurs et les acheteurs.
Ce dernier point pèse lourd. Selon la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante (FCEI), 39 % des propriétaires de PME canadiennes disent que leur entreprise dépend trop d’eux pour ses opérations quotidiennes. La gouvernance est la réponse structurelle à ce chiffre.
Par où commencer : le comité de direction
À peu près tout ce qui se publie au Québec sur la gouvernance parle principalement du conseil d’administration. Le conseil d’administration joue assurément un rôle important dans la gouvernance, ne serait-ce que pour déléguer ces pouvoirs aux dirigeants, mais pour une PME d’une quinzaine d’employés et plus, c’est rarement à ce niveau que la gouvernance dégage de la valeur ajoutée pour les opérations et le développement de l’entreprise.
La gouvernance d’une PME commence par son comité de direction. C’est la couche direction : le forum où les principaux dirigeants se réunissent, travaillent ensemble à une cadence fixe, pour regarder l’entreprise au complet et exercer les pouvoirs que le conseil leur délègue. C’est là que le plan stratégique se construit de manière cohérente, que les politiques sont élaborées, que les risques sont suivis et que les décisions se préparent avant d’être consignées et redescendues dans les opérations.
Le deuxième article de la série entrera dans la mécanique de la gouvernance : combien de temps ça prend vraiment, le calendrier corporatif annuel, les livres de la société, la délégation d’autorité, et ce que change la présence d’un avocat et d’un CFO à la même table.
Le lexique de la gouvernance
Actionnaire. Propriétaire d’une ou de plusieurs actions de la société. Il élit les administrateurs et se prononce sur certaines décisions fondamentales, mais ne gère pas l’entreprise au quotidien. Un actionnaire protège ses propres intérêts, souvent financiers.
Administrateur. Membre du conseil d’administration, élu par les actionnaires. Il gère les activités et les affaires internes de la société, ou en surveille la gestion. Il doit agir dans l’intérêt de la société et non selon ses propres intérêts.
Conseil d’administration. L’ensemble des administrateurs. L’instance qui détient les pouvoirs de gestion de la société, sous réserve d’une convention unanime des actionnaires. Doit veiller aux intérêts de la société.
Comité de direction (ou conseil de direction). Le forum des principaux dirigeants. Il exerce les pouvoirs que le conseil d’administration lui délègue et coordonne l’élaboration de la stratégie.
Dirigeant. Personne nommée par le conseil pour occuper une fonction (président, vice-président, secrétaire, trésorier, directeur général) et à qui des pouvoirs sont délégués.
Livres de la société (livre des minutes). Les registres que la société doit tenir : statuts, règlements, procès-verbaux, résolutions, registre des actionnaires, registre des administrateurs et autres registres prescrits par la loi.
Convention d’actionnaires. Contrat entre certains ou l’ensemble des actionnaires qui encadre leurs relations : transfert d’actions, départ, décès, mésentente.
Convention unanime des actionnaires. Convention signée par tous les actionnaires qui peut restreindre ou retirer des pouvoirs aux administrateurs. Ces pouvoirs passent alors aux actionnaires, avec les responsabilités qui viennent avec.
Résolution. Décision écrite du conseil d’administration ou des actionnaires. La forme officielle d’une décision.
Procès-verbal. Compte rendu d’une réunion : qui était présent, ce qui a été discuté, ce qui a été décidé.
Règlement intérieur. Règles de fonctionnement interne de la société, adoptées par le conseil et ratifiées par les actionnaires.
Cadre normatif. L’ensemble hiérarchisé des règles internes d’une organisation : règlements, politiques, directives, procédures.
Politique. Orientation adoptée sur un sujet donné (délégation d’autorité, harcèlement, utilisation de l’IA) qui énonce ce que l’organisation accepte et n’accepte pas.
Directive. Document qui précise comment une politique s’applique dans la pratique.
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